L'énigme du cinquième wagon
CHAPITRE PREMIER
Mystère au triage
— Elle met un terme aux plus beaux voyages. Mmmm… grommela Doubrac dans sa barbe. Ça ne rentre pas dans les cases…
Il fronça les sourcils derrière ses lunettes épaisses, la plume suspendue au-dessus de la grille de mots croisés. Il relut la définition une fois encore. Il essaya un mot, puis un autre, et secoua la tête.
Il regarda par la fenêtre. La tempête de la nuit s'éloignait vers l'est, laissant derrière elle des rues luisantes où se reflétaient les couleurs de l'automne.
Sur son bureau, une tasse de café laissait monter un mince filet de vapeur à côté d'un appétissant croissant doré. Il allait le prendre quand le téléphone sonna.
Sur son bureau, une tasse de café laissait monter un mince filet de vapeur à côté d'un appétissant croissant doré. Il allait le prendre quand le téléphone sonna.
— Commissaire Doubrac à l'appareil, dit-il tout en continuant sa réflexion.
L'interlocuteur avait une voix inquiète et semblait, lui aussi, chercher ses mots.
— Bonjour, commissaire, c'est Auguste Le Goff, nous nous sommes rencontrés au concours de pêche de Villebois-Mareuil en juin. Je suis le chef de gare du triage de Rennes.
— Ah oui, Le Goff, comment allez-vous ?
— Eh bien, commissaire… J'ai un problème au triage.
— Un accident ?
— Non, commissaire. Un wagon a disparu.
— Un wagon ? Tout entier ?
— Oui… Enfin, c'est justement ce qui est difficile à expliquer.
Doubrac se redressa dans son fauteuil.
— Comment cela ?
— Figurez-vous que nous avons retrouvé le wagon à l'endroit prévu, avec le bon numéro… mais ce n'est pas le bon wagon !
Le commissaire resta silencieux quelques secondes.
— Attendez… Vous me dites qu'un wagon a disparu, mais qu'il est toujours là ?
— C'est exactement cela, commissaire.
Doubrac regarda sa grille de mots croisés.
Finalement, sa matinée s'annonçait beaucoup plus compliquée que prévu.
— J'arrive tout de suite.
Il vérifia qu'il avait bien ses clés de voiture et son carnet, prit sa tasse de café et sortit du bureau. Il s'arrêta dans le couloir, hésita, puis retourna chercher son croissant.
Il descendit rapidement les escaliers du commissariat en saluant ses collègues et monta dans sa voiture.
— Direction le triage !
CHAPITRE DEUX
Les secrets du triage
Deux hommes attendaient le commissaire sur le parking du poste A, le poste principal du triage. Leur posture, semblable à celle de deux militaires au repos, trahissait pourtant leur inquiétude.
— Bonjour, commissaire. Merci d'être venu si rapidement, dit Le Goff.
Doubrac salua son ancien rival de pêche ainsi que l'autre homme.
— Je vous présente Armand Béranger, mon adjoint, précisa le chef du triage. Laissez-moi vous expliquer notre… problème.
Doubrac sortit son carnet.
— Hier soir, un train de marchandises en provenance de Paris, passé par le triage de Trappes, est arrivé sur le plateau de Baud avec quarante-quatre wagons. Parmi eux se trouvait un wagon contenant des caisses de déménagement. Son propriétaire était présent à l'arrivée du train et a demandé à vérifier son chargement. Ce n'est pas courant, mais cela ne pose aucun problème. Tout était en ordre.
— Jusque-là, rien d'anormal, remarqua Doubrac.
— En effet. Le train a ensuite été trié sur le plateau de Villebois. Les quarante-quatre wagons ont été répartis en sept lots, selon leur destination. En fin de nuit, le propriétaire est revenu avec son camion pour récupérer ses affaires.
Le Goff marqua une pause.
— Seulement, lorsqu'il a ouvert son wagon, il n'y avait plus aucune caisse de déménagement.
Doubrac leva les yeux de son carnet.
— Plus aucune caisse ? Et qu'y avait-il à la place ?
— Du charbon, commissaire. Un chargement complet de charbon !
— Du charbon ? répéta Doubrac, perplexe. Vous êtes certain qu'il s'agissait du même wagon ?
— Absolument, commissaire. Chaque wagon possède son propre numéro, et nous avons bien vérifié : c'était le même.
Doubrac referma lentement son carnet.
— Voilà qui est intéressant…
— Mais montons au poste, nous aurons une bonne vue sur le triage, proposa Le Goff.
Ils se dirigèrent donc vers le poste A, un grand bâtiment moderne de deux étages dominant le pont Villebois-Mareuil récemment rénové.
Le commissaire découvrit en haut du poste une vaste pièce lumineuse. De grandes baies vitrées offraient une vue dégagée sur les nombreuses voies du triage. À l'intérieur, d'étranges installations occupaient une bonne partie de la salle.
Un meuble métallique, couvert de boutons chromés et de voyants rouges et blancs, évoquait un immense collier de pierres précieuses. Plus loin, une imposante armoire verte, dont les nombreux contacts métalliques étaient protégés par de grandes vitres, semblait être le cœur de ce poste. À son sommet, trente-deux trous numérotés, chacun fermé par un bouchon en bois, intriguèrent particulièrement Doubrac.
Enfin, dans le coin opposé de la salle, un pupitre, entièrement métallique lui aussi, comportait quatre leviers et plusieurs cadrans indiquant des pressions.
Trois cheminots étaient à leur poste, occupés à surveiller les installations.
— Messieurs, je vous présente le commissaire Doubrac, annonça Le Goff. Il est chargé d'enquêter sur la disparition du wagon de cette nuit.
Les agents interrompirent un instant leur travail pour saluer le nouveau venu.
— Pour faire fonctionner ce poste, nous avons besoin de trois agents en permanence, expliqua Le Goff. Un régulateur fret, qui gère les trains, les wagons et leurs marchandises ; un chef de service, qui organise les mouvements et veille à leur sécurité ; et enfin, un aiguilleur qui, comme son nom l'indique, s'occupe des aiguillages, mais aussi du freinage des wagons.
— Du freinage ? s'étonna Doubrac.
Le Goff tendit un plan à Doubrac.
— Je vais vous expliquer comment tout cela fonctionne. Le poste A est très récent. Le bâtiment date de 1934 et toutes ses installations ont été mises en service l'année dernière.
Il poursuivit :
— Pour commencer, une locomotive pousse les wagons depuis Baud jusqu'au sommet d'une petite pente appelée la butte. Un agent détache les wagons les uns des autres selon un ordre bien précis. Ensuite, ils descendent la pente tout seuls, entraînés par leur propre poids, en direction des voies de Villebois.
— Jusque-là, je vous suis, répondit Doubrac.
— Au sommet de la butte, un agent appelé trieur doit diriger chaque wagon vers la bonne voie en fonction de la destination écrite sur le wagon. Pour cela, il appuie sur des boutons qui commandent les aiguillages.
Commande au poste de butte
Le Goff poursuivit :
— Mais c'est ici que les choses deviennent intéressantes ! Les commandes du trieur arrivent dans notre poste d'aiguillage, plus précisément dans une installation appelée le meuble à billes.
Il montra le curieux appareil au commissaire.
— À chaque commande du trieur, une bille métallique, placée à l'arrière du meuble, tombe automatiquement dans le compartiment correspondant à la voie choisie.
Vue arrière du meuble à billes au poste A
En descendant, elle passe entre des contacts électriques et établit ainsi un circuit qui commande les aiguillages sur le terrain. Puis, à la commande suivante, une autre bille tombe à son tour, et ainsi de suite. Les billes descendent donc dans le même ordre que les wagons à trier. Chaque bille permet de diriger un wagon vers sa voie de destination.
Vue avant du meuble à billes au poste A
— Impressionnant ! s'enthousiasma Doubrac. Mais dites-moi, à quoi servent ces bouchons en bois, là-haut ?
— Ils permettent de commander les aiguillages directement depuis le poste, répondit Le Goff. Il suffit de retirer le bouchon correspondant à la voie souhaitée et d'introduire une bille dans le trou.
L'aiguilleur intervint :
— Mais c'est surtout une possibilité prévue en cas de problème technique, commissaire. En temps normal, tout se fait automatiquement depuis la butte.
Détail du meuble à billes au poste A
— Oui, confirma Le Goff. Une fois le wagon dirigé vers Villebois, il faut encore le ralentir, puis l'arrêter. La première partie se passe ici.
Il désigna le pupitre métallique de l'autre côté de la pièce.
— L'aiguilleur agit sur ces leviers pour commander les freins installés sur les voies. Regardez par la fenêtre : vous voyez ces grandes pièces de bois horizontales, de chaque côté des rails ?
Doubrac regarda dans la direction indiquée et repéra aussitôt l'étrange installation.
— Lorsque l'aiguilleur actionne un levier, les deux pièces de bois se rapprochent et serrent les roues du wagon. Imaginez maintenant un wagon passant entre elles.
— Le serrage ralentit le wagon ! s'exclama Doubrac.
— Exactement, commissaire ! Puis, une fois arrivé sur sa voie, un agent place un sabot d'enrayage sur le rail, devant une roue du wagon, pour l'arrêter complètement. On l'appelle le caleur. La voie est annoncée par un haut-parleur à l'extérieur pour qu'il sache sur quelle voie il doit placer un sabot d'enrayage.
— Très astucieux, dit Doubrac. Pour trier un train, il faut donc un trieur, un aiguilleur et un caleur.
— En l'occurrence, cette nuit, il y avait deux caleurs. C'était une nuit calme, du moins en ce qui concerne le nombre de trains.
— Et que se passe-t-il si vous vous trompez de voie ?
— Il y a toujours une équipe de manœuvre avec une locomotive prête à intervenir.
— Il existe donc une autre solution pour déplacer un wagon… Très bien, répondit Doubrac. Je vois sur ce plan un autre poste, le poste D. En quoi participe-t-il au tri ?
— Il ne participe pas directement au tri. Il commande les aiguillages à l'autre extrémité du triage de Villebois, ainsi que ceux permettant d'accéder à la halle aux marchandises. Il était d'ailleurs fermé cette nuit.
— Il était fermé cette nuit… répéta Doubrac en prenant une note dans son carnet. Tout cela est très intéressant. Et où se trouve le personnel de nuit ?
— Les agents se reposent dans la salle de repos. Vous pouvez les interroger quand vous le souhaitez.
— Eh bien oui, je souhaite les voir un par un, répondit Doubrac.
CHAPITRE TROIS
Mensonges au triage
Les agents de nuit attendaient Doubrac au pied du poste. Ils étaient accompagnés de Béranger, l'adjoint du chef de gare.
Le Goff proposa au commissaire de s'installer dans un petit bureau au rez-de-chaussée du poste pour mener ses interrogatoires.
— Le samedi matin, nous avons l'habitude de prendre le petit-déjeuner ensemble. Vous prendrez bien un croissant ? proposa le chef du triage.
— Ah, volontiers ! Avec un café, s'il vous plaît ! répondit Doubrac avec enthousiasme.
Puis les interrogatoires commencèrent.
Guégan, agent de manœuvre
— Ben, avec Vannier, on a commencé l'boulot à quatre heures de l'après-midi. On a trié quelques wagons côté poste D. Vers six heures et demie, ça commençait à bien pleuvoir, d'ailleurs. On s'est mis à l'abri un peu sous la halle.
Vannier, conducteur de manœuvre
— Et sur l’coup d’sept heures y’a le chef de service du poste D qui nous a dit qu’il fallait manœuvrer deux wagons rapidement car il allait fermer le poste de bonne heure. Y’avait personne de nuit, un gars malade j’crois bien, à sept heures et demie il était parti. Ben on s’est mis en pause avec Guégan. J’sais plus quelle voie…
Tanguy, chef de service
— J’ai pris le service à 21h00 en même temps que Delorme et Morvan. J’ai aperçu Pichon qui sortait des vestiaires pour prendre son service à la butte.
J'ai vérifié les documents laissés par l'équipe de soirée. Le chef de journée avait fait compter les wagons sur Villebois à 20 h. J'avais donc un nombre précis pour référence. Après le tri, on a de nouveau compté les wagons : le compte était identique. Il n'en manquait pas un seul !
Delorme, régulateur
— Le collègue de soirée m’a dit que le train de Trappes était arrivé dans la voie 12 de Baud. Le tri n’avait pas commencé car un client spécial voulait vérifier le chargement de son wagon. Il voulait même le récupérer immédiatement, mais ce n'est pas possible à Baud. Il faut le descendre à Villebois, et on ne peut le récupérer que lorsque le tri est terminé.
Pichon, trieur
— à 21h15, on commence enfin… J’ai dû faire tout le tri. Le collègue de soirée avait marqué à la craie sur chaque wagon en gros le numéro de la voie comme on fait toujours. Et moi au passage des wagons j’appuie sur la manette correspondante. Un 12 j’appuie sur le bouton 12, un 6 j’appuie sur le bouton 6, puis il descend la butte vers Villebois.
Morvan, aiguilleur
— Avec cette pluie, fallait pas se laisser distraire. Moi, j'avais les yeux sur les wagons et les mains sur les manettes. J'ai pas eu une minute pour regarder ailleurs.
Ah… euh… Avant, je dis aux caleurs, en bas, sur quelle voie il va.
Delaunay, caleur
— On s’met sur la voie que Morvan nous dit, on met un sabot d'enrayage. Voilà.
Gicquel, caleur
— Moi je calais les voies de 3 à 10 et Delaunay de 11 à 16. C’était pénible car ça glissait avec la pluie mais bon on a l’habitude, on est en Bretagne !
Pichon, trieur
— Ben je me rappelle pas des voies, jamais. Si c’est 10 j'appuie sur le bouton 10, voilà c’est tout. Ça va être encore long ?
Tanguy, chef de service
— Peu de temps après le début du tri, il y a les gars de la manœuvre qui se sont méchamment pris le chou. Même avec le bruit de la tempête on les entendait. Avec Delorme on est sorti sur la balustrade. C’était étonnant, c’est bien la première fois, ils sont toujours très potes d’habitude.
Guégan, agent de manoeuvre
— Ben oui, on s'est engueulés ! Il me doit cent francs depuis deux mois et j'en ai marre de lui courir après !
Delorme, régulateur
— C’était une dispute impressionnante, on comprenait bien ce qu’ils disaient malgré la tempête, une histoire d’argent entre eux.
Morvan, aiguilleur
— Non j’ai rien entendu, je freinais mais les gars m’ont raconté après je crois.
Vannier, conducteur de manœuvre
— Guégan il me doit des sous depuis deux mois, cent balles c’est pas rien ! Alors oui on s’est expliqué.
Tanguy, chef de service
— Le tri s’est déroulé sans problème, on n’a pas eu besoin de la manœuvre. Ils sont donc restés toute la nuit sur la voie 5. On les avait garés là parce qu’aucun wagon ne devait être dirigé sur cette voie pendant le tri. Et quand on a découvert le problème, je suis descendu moi-même compter les wagons sur Villebois. Ils étaient tous là. Il n’en manquait pas un seul !
Doubrac, amateur de croissants
— Je vais pouvoir faire… le tri dans tous ces témoignages !
Après les interrogatoires, Doubrac alla seul enquêter sur les voies de Villebois. Il manqua de glisser sur les traverses, confirmant ce que lui avait dit Gicquel. La locomotive de manœuvre était toujours sur la voie 5.
Étant à côté, il se rendit au poste D. Il monta l'escalier et poussa la porte entrouverte.
À l'intérieur, un cheminot parlait au téléphone, visiblement contrarié.
— ... Je vous assure, le commutateur était toujours sur « main » ce matin. Celui qui était de service hier soir a oublié de le remettre sur « moteur ».
L'agent écouta la réponse de son interlocuteur.
— Oui, bien sûr, je l'ai remis en position normale. Tout fonctionne correctement maintenant.
Un nouveau silence.
— Bon... Si vous pensez que ce n'est pas la peine d'en faire davantage, je vous laisse voir ça de votre côté.
Il raccrocha et se retourna, découvrant le commissaire sur le seuil.
— Bonjour, monsieur. Je peux vous aider ?
— Commissaire Doubrac. J'enquête sur la disparition d'un wagon cette nuit. Mais dites-moi, vous semblez avoir quelques ennuis ?
— Oh, rien de bien grave, commissaire. Une petite négligence de mon collègue d'hier soir.
— Une négligence ?
— Un commutateur est resté sur MAIN, au niveau d'un aiguillage. Il aurait dû être remis sur MOTEUR.
— Je ne comprends pas bien.
— C'est assez simple. Normalement, nous commandons les aiguillages électriquement depuis le poste. Mais lorsqu'il faut les manœuvrer directement sur le terrain, on peut passer en commande manuelle grâce à un commutateur installé près de l'aiguille.
— Et celui-ci était resté en position manuelle ?
— Exactement, commissaire. Je l'ai découvert en prenant mon service ce matin.
— Mais alors... tout le monde peut retourner un aiguillage sur le triage ?
— Non il faut connaître, mais c'est assez simple.
— Et vers quelle voie l'aiguillage était-il dirigé ?
— Vers la voie 5 de Villebois au lieu de la voie 4 normalement.
Doubrac sortit son carnet et nota le numéro.
— Les petits larcins sont courants au triage : des outils, du bois ou des bâches, pas plus tard qu'avant-hier. On ne les note même plus. Mais un wagon… s'étonna l'agent.
Doubrac remercia le cheminot et se dirigea vers la porte. Mais au moment de sortir, il s'arrêta, comme si un détail venait de lui revenir.
— Ah, encore une petite chose… Vous venez de signaler ce problème à monsieur Le Goff ?
— Non, à son adjoint, monsieur Béranger. Je le connais à peine, il vient d'arriver de Trappes. Il a été muté ici il y a moins d'un mois, je crois.
CHAPITRE QUATRE
Vérité au triage
Doubrac convoqua au poste A tous les agents qui avaient travaillé cette nuit-là. Les trois agents de journée étaient également présents, ainsi que Béranger. Seul manquait Le Goff.
— On va rester encore longtemps ? se plaignit Pichon.
— Moi, ça me dérange pas, on monte jamais d'habitude, dit Gicquel en souriant.
— Nous sommes trop nombreux dans cette pièce, c’est très gênant, fit remarquer Delorme, inquiet.
Doubrac intervint :
— Cela ne va pas durer longtemps, vous allez voir. Nous allons faire une petite démonstration de ce qui s’est passé cette nuit.
— Il est où, le chef ? demanda Béranger.
— Vous allez bientôt le savoir. Monsieur Morvan, voulez-vous bien vous mettre au frein, comme vous l'étiez cette nuit ?
Morvan s’exécuta.
Doubrac fit un signe par la fenêtre en direction de Villebois. Tout le monde regarda instinctivement dehors. Un des caleurs de journée, posté sur la voie 6, fit à son tour un signe au commissaire.
Doubrac prit le téléphone et appela le poste de butte.
— Vous êtes prêt ? Oui ? Bien, restez en ligne.
Il se tourna vers les agents.
— Le chef de gare sera aujourd’hui notre trieur ! Il ne va trier qu'un seul wagon, certes, mais ce sera suffisant. Ce wagon doit aller voie 6. Morvan, vous le freinerez normalement et vous l’annoncerez au caleur pour la voie 6, c’est entendu ? Pendant ce temps, je vous demanderai à tous de bien regarder la voie au niveau du frein. Soyez très attentifs à ce qui va se passer, ça va être rapide.
Il reprit le téléphone.
— C’est bon, Le Goff, vous pouvez y aller ! Voie 6 !
Les agents présents au poste regardèrent le wagon descendre de la butte. Morvan annonça « voie 6 » au caleur et s'activa pour freiner parfaitement le wagon. Tous observèrent attentivement le frein sur la voie. Le wagon fut effectivement ralenti.
Les agents se retournèrent vers Doubrac, dubitatifs.
— Et donc ? s’enquit Tanguy.
— Le freineur a freiné ! lança malicieusement Gicquel.
— Et donc… où est le wagon maintenant ? demanda Doubrac.
Tout le groupe se tourna vers les fenêtres pour voir le wagon continuer doucement son chemin vers… la voie 5.
— Hé ! Le wagon est parti voie 5, pas voie 6 ! s’écria Pichon.
— Le chef s’est trompé ! C’est un chef, quoi ! lança Delaunay en souriant.
— Non, messieurs, je vous confirme que j’ai bien appuyé sur le bouton de la voie 6 ! s’exclama Le Goff en entrant dans le poste, tout essoufflé. La voie 6 !
Doubrac invita tout le monde à se rapprocher du meuble à billes.
— Laissez-moi vous montrer… Ou peut-être que Morvan souhaite nous montrer ce qui s’est passé ?
Morvan blêmit en entendant son nom.
— Moi… quoi ? Vous montrer quoi ? balbutia-t-il avec un sourire gêné.
Doubrac hocha la tête avec un léger sourire.
— Je vous montre, alors. Voyez comment on peut subtilement changer la destination d’un wagon. Lorsque votre chef a commandé la voie 6 depuis le poste de butte, j’ai bloqué de la main droite les billes derrière le meuble, celles correspondant à la voie 6, et simultanément, j’ai placé de la main gauche une bille dans le trou de la voie 5, devant le meuble.
— Mais on n’a pas le droit de faire ça ! s’indigna l’aiguilleur de journée.
— Vous dites que c’est Morvan qui a fait le coup ? demanda Tanguy, surpris.
— Non, s’il avait fait ça, nous l’aurions vu, précisa Delorme.
— Sauf si vous étiez ailleurs pendant la petite minute nécessaire à cette manipulation, répliqua Doubrac.
— Oh ! Lorsque nous étions sur la balustrade pour voir Guégan et Vannier se disputer ! comprit Tanguy.
— Tout à fait ! Comme vous tout à l'heure, lorsque je vous ai demandé de surveiller le frein. Vous regardiez tous au même endroit… mais pas au bon !
— Et vous voulez nous faire croire qu’ils se sont disputés comme par hasard, au bon moment ? demanda Pichon.
— Non. Pas comme par hasard, répondit Doubrac.
Le commissaire se tourna vers Guégan et Vannier. Ils étaient côte à côte et regardaient avec inquiétude le commissaire se diriger vers eux.
— Une simple question, messieurs : qui doit 100 francs à l’autre, déjà ?
Les deux agents se désignèrent mutuellement du doigt et répondirent en chœur :
— Ben lui !
— Mais non, c’est toi ! hurla Guégan.
— Mais non, on avait dit que c’était toi ! répliqua Vannier, énervé.
— Comment ça, « on avait dit » ? s'emporta Le Goff.
Une simple question de Doubrac venait de les piéger. Leur dispute de la nuit précédente n'avait donc rien de spontané.
— Nous voilà donc, cette nuit, avec un wagon, une locomotive et deux agents de manœuvre réconciliés sur la même voie : la voie 5.
— Vous avez fait quoi ? hurla Le Goff en regardant ses agents.
— Doucement, dit Doubrac. D'abord, c'est moi qui pose les questions, et de toute façon, je sais ce qu'ils ont fait. Ce wagon, contenant je ne sais quoi, devait disparaître du triage, probablement pour qu'on puisse subtiliser son contenu à l'abri des regards. À moins que tout le triage soit complice ! ajouta Doubrac, amusé.
Le Goff soupira.
— Tout est à découvert à Villebois, et on voit tout depuis le poste A, affirma Delorme.
— Même de nuit et par tempête ? demanda Doubrac.
— Oui, enfin, une tempête, ça ne se commande pas ! fit remarquer Pichon.
Doubrac acquiesça.
— Quel endroit serait propice, alors ?
— La halle aux marchandises ! C'est couvert et il n'y a personne la nuit, affirma Delaunay.
— Oui, mais le poste D était fermé, donc impossible d'y aller, dit Doubrac. Impossible ? Sauf si vous savez manœuvrer une aiguille à pied d'œuvre en passant la commande de moteur à main !
— Mais on n'a pas le droit de faire ça ! s'indigna à nouveau l'aiguilleur de journée.
Doubrac l'écouta, amusé.
— On n'a pas le droit de faire ça, mais si je ne me trompe pas, on l'a fait plusieurs fois cette nuit. Voilà comment je pense que ça s'est passé. Le wagon est arrivé voie 5. L'équipe de manœuvre l'a pris en charge avec la locomotive et l'a emmené sous la halle aux marchandises en manœuvrant les aiguillages à la main.
— Oui, mais dans ce cas, il y aurait un problème dans le compte des wagons, interrompit Delorme.
— Oui, en effet, confirma Doubrac. Sauf si…
Un silence s'installa dans le poste.
— Sauf si… insista-t-il.
— Sauf si la manœuvre avait anticipé le comptage et avait emmené un wagon sous la halle juste avant ! s'exclama Delaunay, triomphant.
— Ah ! Et ensuite, elle le ramène tranquillement voie 6, derrière les wagons qui continuent à être triés ! ajouta Tanguy avec enthousiasme.
— Eh bien, voilà, messieurs les inspecteurs, vous avez tout compris ! Voilà comment on a échangé deux wagons au nez et à la barbe de tout le monde !
— Mais comment avez-vous compris ça, commissaire ? s'enquit Le Goff.
— Guégan et Vannier, dans leur empressement, ont oublié de remettre le dernier aiguillage sur MOTEUR lorsqu'ils sont revenus voie 5. N'est-ce pas ? demanda Doubrac.
Ils ne dirent rien, mais leurs visages en disaient long.
— Oui, mais Gicquel, pourquoi n'as-tu pas signalé qu'il y avait une erreur sur la voie ? demanda Le Goff.
Gicquel baissa les yeux, sans répondre.
Le Goff s'assit et s'essuya le front avec son mouchoir.
— Une bande organisée dans mon triage…Quatre voleurs…
Doubrac allait dire quelque chose, puis se ravisa.
Deux policiers en uniforme entrèrent dans le poste.
Doubrac leur désigna les quatre hommes.
— Surveillez-les bien, mais ils ne sont pas méchants. Quant aux autres, venez avec moi, nous allons faire un tour.
Tanguy, Delorme, Pichon, Delaunay, Le Goff et Béranger suivirent le commissaire.
Doubrac demanda à Béranger de lui montrer le chemin de la halle aux marchandises et lui proposa de passer devant pour guider le groupe.
En entrant sous la halle, le commissaire sourit.
— Il n’y a aucun wagon ! s’inquiéta Le Goff.
Doubrac monta sur le quai de déchargement et marcha rapidement vers son extrémité. Il désigna ce qui ressemblait à une énorme bâche, au fond de la halle, formant une masse de près de trois mètres de haut sur dix mètres de long.
Il souleva la bâche devant les spectateurs restés en contrebas.
— Tadam ! lança-t-il avec une joie non dissimulée. Voilà le wagon perdu !
Le wagon était là, devant les yeux ébahis des cheminots.
— C’est bien le numéro du wagon ! constata Delorme.
— Un peu de peinture et d’habileté, et ils ont pu changer le numéro de l’autre wagon, confirma Doubrac.
— Mais quand même, comment mes gars ont-ils pu mettre au point un tel plan ? Et surtout, pourquoi ce wagon précisément ?
— C'est une excellente question, répondit Doubrac. Ce wagon venait de Trappes. Il fallait donc que quelqu'un sache ce qu'il transportait avant même son arrivée à Rennes.
— Trappes ? répéta Le Goff. Mais Béranger vient justement de Trappes ! Béranger ?
Il se retourna.
— Béranger ? Mais où est-il ?
Personne n'avait remarqué que Béranger s'était éclipsé pendant que le commissaire soulevait la bâche.
— Je ne suis pas surpris de sa fuite, dit calmement Doubrac. Je le soupçonnais depuis quelque temps d'être le véritable organisateur de ce détournement.
— Mais il vient tout juste d'arriver à Rennes ! s'étonna Le Goff.
— Justement ! Il connaissait probablement quelqu'un à Trappes qui pouvait le renseigner sur ce mystérieux chargement. Il lui suffisait ensuite de trouver quelques complices ici, à Rennes, et de mettre au point son plan.
— Et quel plan ! murmura Le Goff, consterné.
— Un plan plutôt ingénieux, je dois le reconnaître. Chacun avait son rôle et tout était prévu dans les moindres détails, jusqu'au comptage des wagons. La tempête, en revanche, était un heureux hasard pour eux. Elle a rendu les manœuvres beaucoup plus discrètes.
Doubrac marqua une pause, puis ajouta avec un sourire :
— Mais malgré toutes ces précautions, Béranger avait oublié une chose…
— Laquelle ? demanda Le Goff.
— Les talents de comédiens de Guégan et Vannier ! Leur petite dispute était finalement un peu trop bien organisée !
— Finalement, ça fait cinq voleurs dans mon triage ! se désespéra Le Goff.
Ils entrèrent dans le wagon. Quelques caisses étaient posées sur le plancher, solidement arrimées.
Doubrac ouvrit la première.
— Incroyable ! s'exclama Pichon.
— Oh ! fit Doubrac. Tout s'explique.
ÉPILOGUE
L'auteur a pris quelques libertés avec la technique ferroviaire pour simplifier son scénario.
Les aiguilleurs lui pardonneront.
Le commissaire Doubrac, lui, l'a remercié.